{Après cet intermède récréatif et bon enfant, retournons à mes tifs, et je vous conseille de lire l'article précédent pour mieux apprécier l'humiliation publique qui va suivre}
Tout fringant dans mon beau peignoir, le derrière fermement engoncé dans le moelleux fauteuil de l'espace shampooing, je commençais à somnoler, le sourire béat et l'œil éteint. J'étais là où on m'avait dit d'aller, j'avais fait comme on m'avait dit, maintenant j'attendais que ça se passe, quoi que "ça" fût. Je n'avais plus rien à faire, maintenant j'étais l'objet passif du bon-vouloir de la dame à la choucroute cuivrée avec des racines blondes et des mèches noires ; et cela me convenait fort bien ma foi. Hélas ! je sentais déjà ma position inconfortable, en constatant que j'étais face à la vitrine. du commerce, donc face à la rue. Et il était tard, donc il faisait sombre dehors, et éclairé dedans. Donc les gens passaient devant moi. Souvent ils tournaient la tête négligemment dans la direction de la vitrine. Non, dans MA direction. Et ils ME voyaient. Ne dites pas que c'est pas vrai parce que c'est vrai. Ne dites pas que je suis paranoïaque, vous aussi vous auriez été paranoïaque si tout le monde s'était mis à vous regarder. Voilà, je me sentais déjà mal. J'étais en peignoir, dans l'espace shampooing de Coiff&co, l'air con comme un gros barbapapa évaché, et la ville me regardait. La plus grande honte de ma vie depuis ce fameux jour à l'école primaire (tout le monde a un "fameux jour à l'école primaire", je laisse au lecteur le soin de donner à cette expression le douloureux contenu que ses souvenirs rappelleront à sa mémoire, hihi).
La question qui me vint à l'esprit fut alors : avais-je l'air plus con tout seul dans mon peignoir, ou accompagné de trois pèlerins à l'air aussi hagard et à qui le peignoir allait tout aussi dramatiquement peu ? Je ne cherchai même pas la réponse, puisque les trois pèlerins étaient là, à côté de moi, l'air hagard, que ça me plaise ou non, malgré mes multiples protestations (j'ai tenté en dernier recours "Mais c'est un scandaaaaaale, Monsieur Barre", mais je crois que la corporation des coiffeuses à choucroute n'encourage pas la culture politique de ses membres). Mon pessimisme naturelle conclut finalement qu'on était à nous quatre une bien belle brochette de crétins à peignoir, et je m'enfonçai encore plus profondément dans les souffrances intolérables de mon agonie sociale, et dans le moelleux fauteuil de l'espace shampooing.
Il est une habitude dont je ne peux me défaire, qui se manifeste systématiquement quand je suis dans une file d'attente à la Poste, à la gare, ou au coiffeur — ah, oui, je tiens à préciser que je ne fais pas partie de la France qui va chez le coiffeur, tout comme je ne fais pas partie de la France qui se lève tôt (c'est mon côté jeune et subversif, vous comprenez). Cette habitude (cet habitus, dirait le sociologue Pierre Bourdieu pour montrer que c'est un scientifique et qu'il peut utiliser des mots compliqués pour dire des trucs qu'on a déjà des mots pour les dire) est sans doute assez banale : j'ausculte attentivement les différents employés auxquels je risque d'avoir affaire dans l'heure, qui a l'air sympa, qui a l'air chiant, qui a l'air très chiant. Une habitude banale, mais un peu maladive chez moi, puisque la curiosité devient rapidement un stress, voire une angoisse quand on est en face d'une espèce de grosse choucroute cuivrée à racines blondes et à mèches cuivrées et aux ONGLES LONGS. Inutile de préciser qui m'a fait mon shampooing, vous l'avez deviné.
Savez-vous que le cuir chevelu est une zone particulièrement vascularisée et innervée de notre peau ? Je l'ai appris ce jour-là. Avec ses ongles. J'en frissonne encore. C'était, comment dire... j'avais l'impression qu'elle était le râteau, et moi le plant de radis resté en jachère depuis trois mois, un jour de gel. Ou plutôt, étant donnés la vigueur et l'enthousiasme sadique évident de ses gestes, je dirais que c'était Bree (de Desperate Housewives) tentant de récurer un four avec le côté vert d'une éponge. Et sans décap'four. J'ai douillé, les amis, j'ai douillé.
Puis vint le moment du coiffage proprement dit. J'étais installé dans mon beau peignoir devant un beau miroir, à contempler mes malheureux cheveux pour la dernière fois (et à estimer l'ampleur des dégâts, j'avais l'impression d'avoir Cette jeune femme avait le même défaut que tous les coiffeurs : elle était incapable de choisir à ma place.
Elle : Alors vous voulez quoi ?
Moi : Euh... plus court.
Elle : Oui, d'accord, mais comment ?
Moi : Ben, des cheveux courts.
Elle : Courts courts ?
Moi : Ah non !
Elle : ...
Moi : ...
Elle : Vous allez me montrer à partir des modèles. *tend un bouquin avec plein de photos*
Moi : Alors... ben quelque chose comme ça. *montre une photo*
Elle : Ah d'accord. Courts comme ça.
Moi : Oui, comme ça mais qui tend un peu vers ça. *montre une autre photo*
Elle : Mais c'est pas du tout pareil.
Moi : ...
Elle : ...
Moi : Bon alors mettons pour la première photo.
Elle : Je vous passe à la tondeuse ?
Moi, ignorant totalement les conséquences de mes paroles et croyant naïvement que je pouvais faire confiance à cette jeune femme dont je n'osais remettre en cause la compétence : Pourquoi pas.
La tondeuse. Mon dieu. Quand elle commença à passer la chose sur mon pauvre crâne, je compris en un instant que j'avais foiré ma journée. Mes cheveux, mes pauvres cheveux. Tous décimés, un à un, par la machine infernale.
Après avoir fait le tour de la tête, il restait des cheveux longs sur le dessus. Ça s'appelle l'effet palmier. C'est très seyant. J'ai hésité à partir à ce moment-là, ça m'aurait fait un style. On m'aurait appelé palm-man. Mais non, Dalila termina son office, et je me retrouvai avec une coiffure style Chuck Norris chez les Marines.
L'histoire aurait été suffisamment pitoyable arrivé à ce point, n'eût-ce été ce qui va suivre... les réactions des gens.
Bon, je vais les classer dans l'ordre inverse d'émulation :
- Carole a été tout à fait infâme. L'humiliation s'est déroulée sur msn, après avoir mis ma webcam :
C. : ...
Moi : pourquoi "..." ?
C. : pour la coupe de cheveux.
Moi : T'aimes pas ? :(
C. : Je dois avouer que je ne suis pas transcendée.
Moi : ça repoussera !
C. : Mais oui.
C. : et puis bon, je n'ai pas le goût universel.
Moi : Arf.
C. : et j'ai pas dit que c'était affreux.
Moi : Arfffffffff
- Mon papa n'a pas aimé du tout. D'abord il m'a pas reconnu à la gare quand je suis rentré à la maison, ce qui est vexant en soi. Ensuite il a pigné pendant tout le trajet (des genres de "gniii" horripilants). Enfin, il a été très vilain au repas. Il me jetait des regards mauvais, et a coupé la conversation à plusieurs reprises pour simplement lancer un grand "Non, j'aime pas.". Je crois qu'il ne supporte pas que j'ai la même coiffure que mon papy gendarme.
- Capucine a dit simplement que "plus court, ça aurait été affreux". C'est peut-être un compliment, chez les Bretons. (mais c'était sincère et pertinent)
- A. et L. ont été hypocrites, enfin je suis sûr qu'elles ont été hypocrites, parce qu'elles ont du goût donc elles auraient dû ne pas aimer, et donc me charrier, même si ça m'aurait vexé. Elles disent qu'elles aiment mais moi je sais que c'est pas vrai. C'est incroyable comme la plus infrangible des amitiés peut vaciller avec cette simple phrase "c'est sincère, j'aime bien". :'(
- Ma maman a fait des "oooh" et des "aaaah", ce qui veut dire qu'elle aime bien et qu'elle me trouve le plus beau des petits garçons du monde entier. Mais je crois qu'elle aurait dit ça aussi pour une crête de keupon donc son avis est un peu inclassable... (en fait ce qu'il y a de fabuleux avec mes parents, c'est qu'ils alimentent la relation œdipienne bien mieux que je ne le ferais si je le voulais)
- Mon cousin-colocataire homosexuel a eu un mouvement de surprise en me voyant débarquer dans la cuisine, puis il m'a dit que ça m'allait très bien. Il m'avait déjà dit ça spontanément pour mon bô manteau, je suis content.
- Le lendemain, alors que je passais devant la chambre de mon cousin-colocataire, un de ses amis (homosexuel aussi) m'a attrapé comme un lapin en plein vol pour me dire que ma nouvelle coiffure m'allait très bien. Waw. Genre je le connais à peine, et il me complimente sur ma coiffure. C'était un peu flippant.
- Ma grand-mère m'a trouvé superbe. Très élégant, très masculin. Là j'ai vraiment pris peur. (au passage, elle m'a dit qu'elle trouvait que j'avais maigri, ce qui est faux, comme à chaque fois qu'elle me dit que j'ai maigri ou que j'ai grossi, mamie je pèse toujours le même poids)
Tout ça pour dire que ma coiffure a été appréciée principalement, si ce n'est uniquement, par deux homosexuels et une grand-mère. Je vous laisse imaginer l'abîme réflexif dans lequel cette conclusion m'a amené...






clics

visites