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mardi 25 mars 2008

Le destin, la choucroute [2]

{Après cet intermède récréatif et bon enfant, retournons à mes tifs, et je vous conseille de lire l'article précédent pour mieux apprécier l'humiliation publique qui va suivre}

Tout fringant dans mon beau peignoir, le derrière fermement engoncé dans le moelleux fauteuil de l'espace shampooing, je commençais à somnoler, le sourire béat et l'œil éteint. J'étais là où on m'avait dit d'aller, j'avais fait comme on m'avait dit, maintenant j'attendais que ça se passe, quoi que "ça" fût. Je n'avais plus rien à faire, maintenant j'étais l'objet passif du bon-vouloir de la dame à la choucroute cuivrée avec des racines blondes et des mèches noires ; et cela me convenait fort bien ma foi. Hélas ! je sentais déjà ma position inconfortable, en constatant que j'étais face à la vitrine. du commerce, donc face à la rue. Et il était tard, donc il faisait sombre dehors, et éclairé dedans. Donc les gens passaient devant moi. Souvent ils tournaient la tête négligemment dans la direction de la vitrine. Non, dans MA direction. Et ils ME voyaient. Ne dites pas que c'est pas vrai parce que c'est vrai. Ne dites pas que je suis paranoïaque, vous aussi vous auriez été paranoïaque si tout le monde s'était mis à vous regarder. Voilà, je me sentais déjà mal. J'étais en peignoir, dans l'espace shampooing de Coiff&co, l'air con comme un gros barbapapa évaché, et la ville me regardait. La plus grande honte de ma vie depuis ce fameux jour à l'école primaire (tout le monde a un "fameux jour à l'école primaire", je laisse au lecteur le soin de donner à cette expression le douloureux contenu que ses souvenirs rappelleront à sa mémoire, hihi).
La question qui me vint à l'esprit fut alors : avais-je l'air plus con tout seul dans mon peignoir, ou accompagné de trois pèlerins à l'air aussi hagard et à qui le peignoir allait tout aussi dramatiquement peu ? Je ne cherchai même pas la réponse, puisque les trois pèlerins étaient là, à côté de moi, l'air hagard, que ça me plaise ou non, malgré mes multiples protestations (j'ai tenté en dernier recours "Mais c'est un scandaaaaaale, Monsieur Barre", mais je crois que la corporation des coiffeuses à choucroute n'encourage pas la culture politique de ses membres). Mon pessimisme naturelle conclut finalement qu'on était à nous quatre une bien belle brochette de crétins à peignoir, et je m'enfonçai encore plus profondément dans les souffrances intolérables de mon agonie sociale, et dans le moelleux fauteuil de l'espace shampooing.

Il est une habitude dont je ne peux me défaire, qui se manifeste systématiquement quand je suis dans une file d'attente à la Poste, à la gare, ou au coiffeur — ah, oui, je tiens à préciser que je ne fais pas partie de la France qui va chez le coiffeur, tout comme je ne fais pas partie de la France qui se lève tôt (c'est mon côté jeune et subversif, vous comprenez). Cette habitude (cet habitus, dirait le sociologue Pierre Bourdieu pour montrer que c'est un scientifique et qu'il peut utiliser des mots compliqués pour dire des trucs qu'on a déjà des mots pour les dire) est sans doute assez banale : j'ausculte attentivement les différents employés auxquels je risque d'avoir affaire dans l'heure, qui a l'air sympa, qui a l'air chiant, qui a l'air très chiant. Une habitude banale, mais un peu maladive chez moi, puisque la curiosité devient rapidement un stress, voire une angoisse quand on est en face d'une espèce de grosse choucroute cuivrée à racines blondes et à mèches cuivrées et aux ONGLES LONGS. Inutile de préciser qui m'a fait mon shampooing, vous l'avez deviné.
Savez-vous que le cuir chevelu est une zone particulièrement vascularisée et innervée de notre peau ? Je l'ai appris ce jour-là. Avec ses ongles. J'en frissonne encore. C'était, comment dire... j'avais l'impression qu'elle était le râteau, et moi le plant de radis resté en jachère depuis trois mois, un jour de gel. Ou plutôt, étant donnés la vigueur et l'enthousiasme sadique évident de ses gestes, je dirais que c'était Bree (de Desperate Housewives) tentant de récurer un four avec le côté vert d'une éponge. Et sans décap'four. J'ai douillé, les amis, j'ai douillé.

Puis vint le moment du coiffage proprement dit. J'étais installé dans mon beau peignoir devant un beau miroir, à contempler mes malheureux cheveux pour la dernière fois (et à estimer l'ampleur des dégâts, j'avais l'impression d'avoir Cette jeune femme avait le même défaut que tous les coiffeurs : elle était incapable de choisir à ma place.
Elle : Alors vous voulez quoi ?
Moi : Euh... plus court.
Elle : Oui, d'accord, mais comment ?
Moi : Ben, des cheveux courts.
Elle : Courts courts ?
Moi : Ah non !
Elle : ...
Moi : ...
Elle : Vous allez me montrer à partir des modèles. *tend un bouquin avec plein de photos*
Moi : Alors... ben quelque chose comme ça. *montre une photo*
Elle : Ah d'accord. Courts comme ça.
Moi : Oui, comme ça mais qui tend un peu vers ça. *montre une autre photo*
Elle : Mais c'est pas du tout pareil.
Moi : ...
Elle : ...
Moi : Bon alors mettons pour la première photo.
Elle : Je vous passe à la tondeuse ?
Moi, ignorant totalement les conséquences de mes paroles et croyant naïvement que je pouvais faire confiance à cette jeune femme dont je n'osais remettre en cause la compétence : Pourquoi pas.

La tondeuse. Mon dieu. Quand elle commença à passer la chose sur mon pauvre crâne, je compris en un instant que j'avais foiré ma journée. Mes cheveux, mes pauvres cheveux. Tous décimés, un à un, par la machine infernale.
Après avoir fait le tour de la tête, il restait des cheveux longs sur le dessus. Ça s'appelle l'effet palmier. C'est très seyant. J'ai hésité à partir à ce moment-là, ça m'aurait fait un style. On m'aurait appelé palm-man. Mais non, Dalila termina son office, et je me retrouvai avec une coiffure style Chuck Norris chez les Marines.

L'histoire aurait été suffisamment pitoyable arrivé à ce point, n'eût-ce été ce qui va suivre... les réactions des gens.
Bon, je vais les classer dans l'ordre inverse d'émulation :

  • Carole a été tout à fait infâme. L'humiliation s'est déroulée sur msn, après avoir mis ma webcam :

C. : ...
Moi : pourquoi "..." ?
C. : pour la coupe de cheveux.
Moi : T'aimes pas ? :(
C. : Je dois avouer que je ne suis pas transcendée.
Moi : ça repoussera !
C. : Mais oui.
C. : et puis bon, je n'ai pas le goût universel.
Moi : Arf.
C. : et j'ai pas dit que c'était affreux.
Moi : Arfffffffff

  • Mon papa n'a pas aimé du tout. D'abord il m'a pas reconnu à la gare quand je suis rentré à la maison, ce qui est vexant en soi. Ensuite il a pigné pendant tout le trajet (des genres de "gniii" horripilants). Enfin, il a été très vilain au repas. Il me jetait des regards mauvais, et a coupé la conversation à plusieurs reprises pour simplement lancer un grand "Non, j'aime pas.". Je crois qu'il ne supporte pas que j'ai la même coiffure que mon papy gendarme.


  • Capucine a dit simplement que "plus court, ça aurait été affreux". C'est peut-être un compliment, chez les Bretons. (mais c'était sincère et pertinent)


  • A. et L. ont été hypocrites, enfin je suis sûr qu'elles ont été hypocrites, parce qu'elles ont du goût donc elles auraient dû ne pas aimer, et donc me charrier, même si ça m'aurait vexé. Elles disent qu'elles aiment mais moi je sais que c'est pas vrai. C'est incroyable comme la plus infrangible des amitiés peut vaciller avec cette simple phrase "c'est sincère, j'aime bien". :'(


  • Ma maman a fait des "oooh" et des "aaaah", ce qui veut dire qu'elle aime bien et qu'elle me trouve le plus beau des petits garçons du monde entier. Mais je crois qu'elle aurait dit ça aussi pour une crête de keupon donc son avis est un peu inclassable... (en fait ce qu'il y a de fabuleux avec mes parents, c'est qu'ils alimentent la relation œdipienne bien mieux que je ne le ferais si je le voulais)


  • Mon cousin-colocataire homosexuel a eu un mouvement de surprise en me voyant débarquer dans la cuisine, puis il m'a dit que ça m'allait très bien. Il m'avait déjà dit ça spontanément pour mon bô manteau, je suis content.


  • Le lendemain, alors que je passais devant la chambre de mon cousin-colocataire, un de ses amis (homosexuel aussi) m'a attrapé comme un lapin en plein vol pour me dire que ma nouvelle coiffure m'allait très bien. Waw. Genre je le connais à peine, et il me complimente sur ma coiffure. C'était un peu flippant.


  • Ma grand-mère m'a trouvé superbe. Très élégant, très masculin. Là j'ai vraiment pris peur. (au passage, elle m'a dit qu'elle trouvait que j'avais maigri, ce qui est faux, comme à chaque fois qu'elle me dit que j'ai maigri ou que j'ai grossi, mamie je pèse toujours le même poids)


Tout ça pour dire que ma coiffure a été appréciée principalement, si ce n'est uniquement, par deux homosexuels et une grand-mère. Je vous laisse imaginer l'abîme réflexif dans lequel cette conclusion m'a amené...

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Ce jour-là, l'Incurable a été particulièrement

samedi 01 mars 2008

Le destin, la choucroute

Le choix était rude.

Rien que dans les noms : C dans l'hair, Evolu'tif, cd'coiffé, Chi Choc coiffure, Atmosp'hair.

Merveilleux : la poésie du quotidien.

Finalement, je me suis décidé pour celui d'en bas de chez moi, parce qu'il était pas cher, et pas loin. Un bon endroit pour accomplir le funèbre office qui me coûterait ma belle coupe années 60 style moumoute en vrai crin de labrador et surtout en vrai "mouarf, j'irai le mois prochain, ils sont pas si longs". Et puis, dans le nom de ce lieu d'horreur et de barbarie aux multiples rites sacrificiels anti-capillaires, Coiff et Co, y'avait un côté un peu classieux que je goûtais beaucoup, et je sentais un jeu de mot pourri quelque part, mais j'avoue que je ne l'ai toujours pas repéré. D'ailleurs l'orthographe n'est pas bien définie. Coiff&co ? Coiff'éco ? Quoi, fait Queaux (des fois, j'aimerais bien qu'il existe d'autres gens qui supportent un gros Q devant leur prénom, je me sentirais moins seul, donc j'invente des prénoms en Q) ? Mystère de la capilliculture moderne, sans doute.

Fort de cette réflexion, je m'élançai d'un pas souple et élégant vers mon destin, destin qui se cachait sous une choucroute blonde avec des racines noires et des mèches cuivrées. Ou l'inverse, je ne savais plus trop où étaient les mèches et où étaient les vrais cheveux : l'ensemble m'hypnotisa un certain moment, et mon pas devint brinquebalant et pataud au fur et à mesure de ma progression dans l'antre du Malin.

"Bonjour. C'est la première fois que vous venez ? C'est pour une coupe ? Vous pouvez vous dévêtir et prendre un peignoir dans le vestiaire derrière, puis vous installer dans l'espace shampooing."

Oulah, mémère, pas trop vite. Je levai les yeux pour remarquer que tout était déjà inscrit sur un énorme panneau, le genre qu'on trouve dans les laveries et que je mate cinq minutes à chaque fois — à la limite du TOC. Je me demandai alors si les gens étaient censés accomplir directement ce que le panneau indiquait , le blabla de la dame ne servant alors que de creux rappel formel, ou si le panneau était là pour rappeler ce que la dame avait dit, pour les débiles comme moi qui hésitent cinq minutes devant des instructions de machine à laver (mais c'est compliquéééé, les pièces c'est AVANT ou APRÈS la lessive, hein ?).
D'abord, le déshabillage. Ok, ça je pouvais comprendre, j'enlevais mon manteau, d'accord, soit. Mais il fallut comprendre que je devais le mettre dans l'espèce de placard devant moi. Or, c'est pas parce qu'il était devant l'entrée et déjà plein de manteaux que c'était le placard à manteau. Les gens vont dire que c'était évident, mais non, excusez-moi, pas tant que ça. Méfions-nous des apparences, car le coiffeur, comme le Chinois et le Haut-Normand, est naturellement fourbe. Mais bon, ok, mettons, je me dévêtis
Ensuite, le peignoir. Haha ! le peignoir. C'est déstabilisant de se voir demander de mettre un peignoir quand on veut juste se faire raccourcir la tignasse. À la limite, ce n'est pas trop déstabilisant pour moi quand c'est une jolie fille — même enchoucroutée — qui le demande, je veux dire, ça m'arrive souvent (j'entre dans une maison, au hasard, et il y a toujours une fille dans un jacuzzi qui me dit avec un accent italien de me détendre et de mettre un peignoir [avant de l'enlever, car l'Italien, comme l'étudiant et le bisexuel, est naturellement indécis], je vous jure ça m'arrive tout le temps [ma vie est un film porno en boucle]). Mais là, que ce fût un froid panneau jaunâtre pisseux qui me le demandât, ça me perturba, je me dis "Mais il veut me faire quoi, lui ? C'est quoi ce mauvais plan ?", et j'étais à deux doigts de m'offusquer et de me braquer contre l'indécent panneau. Mais bon, ok, mettons, je mis un peignoir.
Enfin, l'espace shampooing. Haha, j'adore, on dirait les petites émissions sur le satellite, quand des mecs veulent refaire un appart de parigot de 50m² et donner l'impression que c'est une vraie maison. On met un bureau dans un coin, et c'est l'espace travail, on met trois cubes, un hochet et deux rat mort dans un coin, et c'est l'espace jeu pour bébé. Mais, excusez, chez moi, dans la campagne profonde, y'a pas des "espaces" ou des "coins", chez moi y'a une pièce pour l'ordi, une pièce pour la télé, une pièce pour la cuisine, une pièce pour bébé, une pièce pour le dodo du monsieur, une pièce pour le dodo de la madame (on est pas chez les sauvages, on se mélange pas), une pièce pour le bac à crotte du chat, une pièce pour ranger la litière de la bac à crotte du chat, une pièce pour la plante en pot où le chat crotte quand la litière du bac à crotte du chat ne lui plaît pas, etc. Eh ben c'est pareil quand on va chez le coiffeur, moi j'aime pas les pièces que l'on tranche artificiellement pour faire comme si y'avait plusieurs pièces, j'aime pas qu'il y ait des "espaces", et encore moins que l'on mette des couleurs pour faire style "là on shampouine, là on coupe, là on met la tête dans un casque en forme de suppositoire géant, là on paie". C'est des manières de maniaque, et je ne suis pas maniaque (ça se verrait, hein). Mais bon, ok, mettons, je me dirigeai (très primesautier dans mon beau peignoir Coi faique oh !) à l'espace shampooing.

Bref j'avais toutes les raisons de partir, et pourtant, par des mystères très mystérieux, je suis resté...
Et vous découvrirez la suite au prochain épisode du Salon de Coiffure de l'Angoisse, un feuilleton trépidant plein de rebondissement !

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